Qu'a t'on au programme ce soir ? Une belle anémie doublée d'une asthénie générale, du vent, du gris. La routine, la routine habituelle, lassante, exaspérante. Est-ce qu'un Boeing aurait la bonne idée de s'écraser sur l'immeuble de mon voisin pour animer un peu le paysage ?
S'il vous plaît. Dites bonjour à Climax, mon nouveau né daté d'hier. Dernier volet d'un triptyque qui m'a pris trois ans et demi. INTRODUCTION
Le principal pêché de l'infection est la doctrine qui en découle. Une doctrine qui - niant toutes les valeurs spirituelles, rationnelles ou morales sur lesquelles les peuples ont tenté, depuis des millénaires, de faire progresser la condition humaine - vise a rejeter l'Humanité dans la barbarie, non plus dans la barbarie naturelle et spontanée des peuples primitifs, mais dans une barbarie démoniaque puisque consciente d'elle-même et utilisant à ses fins tous les moyens matériels mis par la science contemporaine à la disposition de l'Homme. Le Juge Jackson, lors des procès de Nuremberg, a déclaré que si le totalitarisme que l'Allemagne a connu refaisait surface, la Civilisation n'y survivrait pas. Il a eu raison. L'Humanité n'a pas survécu au fascisme, à plus forte raison que celui-ci n'est plus seulement politique et idéologique, mais également ancré dans notre organisme sous la forme d'une infection bien réelle et qui nous a réduit à l'état primaire d'animaux toxicomanes esclaves de leurs pulsions.
(Aujourd'hui j'ai 17 ans et 10 mois et pour fêter ça, je vous mets un bon gros bout d'un chapitre au pif dans lequel on fait connaissance avec un reporter plutôt imbu de lui-même, son assistant qui a bossé pour Interpol et un commandant à moitié taré. C'est normal, c'est des Américains. Crasse satanique bouffeuse d'hamburgers !)CHAPITRE 1 : CBS Radio News Matthimeo Willtowner fétait ses quarante cinq ans aujourd'hui. Enfin, mentalement. Dès que le gouvernement de la Coalition s'était mis en place aux Etats-Unis, le jeune reporter qu'il était alors s'était précipité dans l'un des hôpitaux de Washington pour son infection. C'était à moitié pour garder son emploi - CBS s'étant empressée de gagner du prestige auprès du Président Krendler en transmettant la PMV à tout son personnel ; du cameraman sous-payé aux noms prestigieux de la presse dont Willtowner faisait partie - et a moitié à cause des fabuleuses possibilités que la maladie lui offrait. Comme tous les égocentriques imbus de leur apparence physique et hantés par la peur du vieillissement, Willtowner avait reçu l'infection avec l'air des martyrs à qui on annonce que leur calvaire est enfin terminé. Les vingt ans qu'il avait passé avec la maladie lui avaient paru être un délicieux instant qui, il le savait pertinemment, ne cesserait jamais. Il avait eu tout le temps nécessaire pour se bâtir une carrière brillante et enviable au sein de CBS tout en gardant l'air juvénile qu'il avait avant l'extermination nucléaire de la moitié de la planète. Quel plaisir éprouvait-il en survolant les ruines abandonnées de New York ou de Moscou à bord de son célèbre hélicoptère de presse, en se disant qu'il venait d'entrer dans un monde meilleur, un monde où le temps n'avait pas lieu d'être ! Il avait eu l'immense privilège d'entrer dans l'élite de la nouvelle société et il lui arrivait encore de se féliciter d'avoir été si opportuniste, d'avoir su saisir l'occasion d'être dans la crème citoyenne dès qu'elle s'était présentée. De fil en aiguille, il avait poussé son patron - le grand magnat médiatique du nom de Frank B. Atherton - a participer activement à l'action de propagande orchestrée par les grands de Washington et ainsi à gagner la faveur du Président Krendler lui-même. Celui-ci lui avait alors ouvert un sujet d'investigation qui ferait rêver n'importe quel journaliste de la trempe de Willtowner :
la résistance. Il était bien connu du public que certains êtres encore épargnés par le salut de la PMV n'approuvaient pas les actions des infectés. Comme tous ses compatriotes internationaux, Matt Willtowner avait suivi de très près les actes de piraterie qui se produisaient dans les mers scandinaves. Le 5 avril, il avait même eu la charmante et palpitante exclusivité d'assister à l'abordage de l'un des cargos russes par les mystérieux terroristes, alors que son équipe et lui faisaient un banal reportage sur les reformes du Président Jensen en Norvège. Leur hélicoptère bleu de CBS Radio-Television se trouvait alors a proximité d'une flotte de la Kriegsmarine appuyée par l'immense porte-avions soviétique - le Sévérnoi Volgograd. Dès qu'il avait aperçu le Zodiac accoster le cargo, Matt Willtowner avait crié à son pilote de s'approcher d'une voix fébrile et avait harangué son malheureux cameraman Thomas Jones pour que celui-ci se penche dangereusement pour filmer tout l'abordage. Malheureusement et de par la suite, Willtowner, qui s'était empressé d'envoyer le reportage aux studios de CBS, s'était aperçu que les images de celui-ci ne montraient rien de particulièrement intéressant et qu'il était par conséquent indigne de faire la une au journal télévisé du soir. Willtowner était rentré dans une colère noir et avait renvoyé cet incapable de Jones. Quelques jours plus tard, cependant, Frank B. Atherton lui annonçait qu'il avait carte blanche pour se glisser dans les coulisses du pouvoir et plus particulièrement dans celles de la traque menée par l'UsArmy envers les rebelles encore en activité.
Willtowner n'avait tout d'abord pas cru à sa veine fabuleuse - la chance qu'il avait de percer les secrets farouchement gardés par la Coalition était incroyable - mais avait fini par s'y faire et avait réengagé son cameraman. Les consignes de Frank B. Atherton étaient claires : le public devait tout savoir de l'Opération Narval Blanc, y compris les noms de ses principaux protagonistes. Par malchance, ce fut la BBC qui avait couvert l'accident survenu dans les mers nordiques - la Kriegsmarine y avait laissé un avion et deux pilotes - et Willtowner comptait bien prendre sa revanche au nom du groupe audiovisuel CBS. Il partait désormais avec un avantage de taille : on murmurait à Washington qu'un des favoris de Krendler avait participé à l'échec scandinave. Avec son incroyable flair de journaliste aguerri, Willtowner avait grignoté quelques informations lors des conférences de presse de la Maison Blanche et avait fini par creuser jusqu'à Hampton. Plus précisément jusqu'à Langley Air Force Base, siège du réputé commandant Michael Andrew Edwards et qui, Willtowner le savait bien, était l'un des protégés de Krendler en personne. Envahi par une fébrilité qui lui était toute propre, Willtowner avait débarquer Jones, Sid Bryson, son preneur de son et son assistant personnel à Langley. La caporal de l'accueil les avait sèchement envoyé chez son supérieur, un certain lieutenant Laurent Winters. Celui-ci n'avait pas pu résister à la capacité sournoise du journaliste à soutirer des informations et avait fini par leur avouer que oui, le commandant Edwards s'était effectivement absenté pendant près d'un mois et qu'il était revenu il y a deux jours seulement, vêtu de son vieil uniforme des fusiliers, déclarant qu'il avait laissé les autres à Weimar. Winters ne leur dit pas clairement qu'Edwards avait fait partie de l'Operation Narval Blanc - il n'était pas si idiot que ça - mais pour Willtowner ce fût comme si c'était le cas. Il savait désormais qu'il tenait une cléf primordiale pour le plus grandiose reportage de sa vie et comble de l'heureuse ironie, cela tombait le jour de son anniversaire...
C'est donc visiblement content de lui-même que Matt Willtowner alla s'installer dans la camionnette de CBS avec ses trois acolytes en attendant que le commandant Edwards revienne. Le véhicule de la télévision était doté du meilleurs équipement que CBS était en mesure de leur fournier et, sur son toit, deux paraboles flambantes neuves pointaient leur face laiteuse sur le ciel limpide. L'avantage de la Virginie tenait à son ciel presque toujours clair, surtout en cette fin de printemps. Les lascars de l'USAF installés à Langley avaient donc toujours les conditions de vol idéales et la base était très prisée par les pilotes américains.
Mâchonnant un cheeseburger un peu trop élastique, Willtowner appella son assistant pour une dernière mise au point. Celui-ci s'appelait Gregory Soll et avait l'immense avantage d'avoir autrefois travaillé pour Interpol. Il était parti du Pentagone à la suite d'une affaire fâcheuse - une histoire d'un chat qu'on avait retrouvé en train de jouer avec un rapport sur les armes nucléaires. Il s'était par la suite avéré que s'était Soll qui avait offert le matou au Président, qui l'avait licencié après une crise de nerfs monumentale et le malheureux était venu taper à la porte de CBS. .Son ancienne fonction faisait de lui un allié extrêmement précieux pour Willtowner dans le cadre spécifique de leur investigation. Soll avait cotoyé les plus grands de Washington et les connaissait plus ou moins, même si sa carrière avait été prématurément écourtée. Willtowner l'avait un jour entendu dire que s'il un jour sur ce fichu chat - un certain Cornelius ou Corny - il l'aplatirait à coups de pieds, par simple vengeance personnelle. Pour en revenir aux détails moins anecdotiques, le dénommé Gregory Soll avait réuni une mine d'informations sur ledit commandant Edwards sur la demande de Willtowner et ce, en un laps de temps record pour la plus grande satisfaction de celui-ci.
Soll se présenta à Willtowner alors que celui-ci entamait son deuxième cheeseburger - les voyages avaient un effet plutôt fâcheux sur son estomac, ce temps-ci. Son assistant portait contre lui une petite chemise cartonnée et arborait l'air de ceux qui sont fiers d'avoir accompli leur travail à temps. Willtowner finit de mâcher, jette l'emballage graisseux du cheeseburger au sol et s'essuie les mains avec un mouchoir en papier qu'il jette également au sol. Puis il sort un carnet et se prépare à noter, tout en invitant Soll à s'assoir à côté de lui, sur le rebord dégagé par la portière coulissante de la camionette.
- Alors, Greg, qu'est ce que vous avez sur notre commandant ? - interroge Willtowner alors que l'autre prenait place près de lui.
Soll ouvre sa pochette et en sort un paquet de feuilles soigneusement agrafées.
- Pas mal de choses, à vrai dire. Les gars de l'USAF sont plutôt réticents quand il s'agit de filer des informations sur leurs hommes, alors j'ai laissé tomber et je me suis tourné vers l'UsArmy, qui a été sympa. Coup de chance, il s'avère qu'il avait servi en tant que fusilier avant l'apocalypse - Soll eut un sourire en rajustant ses lunettes.
- Très bien. Commençons. Il s'agit de présenter cet Edwards et, si possible, en faire quelqu'un de bien. Les gens se foutent pas mal des tâches de notre belle armée - lâche Willtowner d'un ton peu professionnel.
- Cela ne vas pas être difficile - répond Soll, les yeux fixés sur ses notes dactylographiés - Je boufferais volontiers une parabole si on trouvait un soldat au service plus impeccable qu'Edwards.
Willtowner soupire de soulagement. Il n'aurait pas à se torturer l'esprit pour maquiller les manquements de l'interviewé, cette fois-ci.
- Ah, et bien, c'est parfait. Alors ?
Soll s'éclaircit la gorge pour commencer à lire ses notes.
- D'après ce que j'ai obtenu auprès de l'UsArmy, Michael Andrew Edwards est né à Minneapolis un quatre août mil neuf cent soixante quatre...
- Le Minnesota. Très joli coin - commente Willtowner en griffonnant rapidement sur son carnet - Plein de rivières et d'ours bruns...
- La mère, Dee Norman, était une anglaise réfugiée lors des bombardements de Londres durant la guerre. Elle a fini à StPaul en tant que simple couturière et y a rencontré un certain Andrew Erker Edwards, ouvrier à l'usine Ford du Minnesota - continua Soll tandis que Willtowner se donnait un regard rêveur.
- Merveilleux. Une famille simple de prolétaires qui a gagné son dû à tour de bras. Le fondement du rêve américain, en fait. Atherton va être aux anges...
- Les lecteurs aussi. Donc, le petit Michael grandit tranquillement dans leur modeste propriété aux alentours de Minneapolis que ses parents ont acquéri en vendant le magazin de la mère. La situation n'est guère brillante alors, seul le père rentre l'argent au foyer et la crise pétrolière aidant, ils peinent à joindre les deux bouts.
- Très touchant - dit Willtowner en noircissant une page de son carnet.
- Edwards junior finit par s'engager à l'âge de seize ans, voyant que ses parents étaient incapables de l'envoyer à l'université.
- Un bon patriote - souligne Willtowner en entourant cette notion avec insistance sur son papier.
- Exactement. La suite ne fait que le confirmer. Des états de service brillants chez les fusiliers et tout aussi bons dans l'USAF. Discipline irréprochable, respect impeccable de ses supérieurs et de leurs ordres. A décroché une Silver Star en 1992 auprès du feu-gouvernement de Telmenson.
Le regard de Willtowner s'attarde pensivement sur le drapeau américain qui flottait fièrement à l'entrée de Langley, à quelques mètres de la camionette.
- Ensuite ? - dit-il et Soll continua sa lecture en tournant une page de son petit dossier.
- On passe à une partie un peu plus triste. Dee Norman Edwards et Andrew Eker Edwards se trouvaient à New York quand les Soviets ont attaqué notre pays et sont tous les deux morts dans les bombardements. Le copilote attitré d'Edwards, le sous-lieutenant Ryan McDouglas se trouvait à Ankara dans le cadre de la surveillance des puits de pétrole - Opération Tempête, si je me souviens bien - quand la bombe atomique s'est abattue sur la Turquie. Le capitaine de vaisseau Alexander Matthew, son ami proche, a été assassiné la même année par des personnes dont je n'ai pu avoir le nom. On lui a dressé un monument à Washington.
- Ouais - répond vaguement Willtowner en grignotant son crayon - On n'évoquera cela que brièvement. Quoique... un être au passé tragique attire toujours l'oeil.
- 1992 est donc une année décisive pour lui vu que c'est celle de sa contamination, reçue à l'âge de vingt sept ans - dicta Soll d'un ton docte.
Willtowner lui jette un regard intéressé.
- La contamination s'est faite de quelle manière ? Intraveineuse, salivaire, sexuelle ou... euh... la morsure ? - ce dernier mot répugnait visiblement Willtowner.
A sa plus grande déception, Soll hausse des épaules.
- Absolument aucune idée. Je vous suggère de lui poser la question en personne.
- Je n'y manquerais pas - promit le journaliste, sûr de lui - Passons à autre chose. Vie privée ?
- Rien de notable, vit seul et ramène des filles - toujours très jolies - mais elles ne restent pas longtemps. D'après son entourage, Edwards est plutôt discret même si on peut parfois l'apercevoir aux préstigieuses réceptions présidentielles. J'ai eu son supérieur direct au téléphone hier ; le général Lowell, du Nevada, et il m'a assuré que le commandant Edwards est un type tout à fait correct, poli et bien élevé.
Willtowner eut l'air contrarié.
- Résumons - fit-il à Soll - Nous avons ici un gars qui est arrivé commandant en partant de rien, excellent citoyen et patriote, blablabla. Plutôt reservé même s'il ne peut s'empêcher de courir les femmes, bien vu de tout le monde, y compris de Krendler, ce qui n'est pas rien. Vous êtes sûr que rien ne vous a échappé, Greg ? Des problèmes de drogue, d'alcool, ou encore la fréquentation de soirées sado-masochistes ? Des ennemis ?
Gregory Soll feuillette lentement ses notes sous le regard plein d'espoir de Willtowner.
- Aucune chose de ce genre-là. Pas de détracteurs non plus. Si vous voulez impérativement trouver des histoires glauques, allez plutôt fouiller du côté de ses tarés de Weimar.
Willtowner eut un sourire jaune.
- Cela sera pour une autre fois, quand CBS équipera ses reporters de gilets pare-balles. Pour en revenir à Edwards, si je comprends bien, nous venons de mettre à jour l'américain modèle.
- C'est à peu près ça - consentit Gregory Soll en lui tendant une reproduction d'une photo officielle du commandant en uniforme d'apparat.
Matt Willtowner contemple la photocopie d'un air songeur. Il donne à Edwards un bon mètre quatre vingt trois - peut être quatre vingt cinq. Une stature solide, un poids ne devant pas excéder les quatre vingt kilos, un physique qui témoignait des nombreuses années passées dans les commandos, coupe stricte et un regard pâle qui témoignait du sang anglais, fier, déterminé mais tranquille pourtant. Willtowner rendit la feuille à Soll avec un remerciement.
- Vous ne trouvez pas ça un peu louche, Greg ? - dit-il - L'américain modèle n'existe pas et n'a jamais existé. Quelque chose me dit qu'il y a un truc qui ne va pas chez Edwards, mais je ne saurais dire quoi. Peut-être parce qu'il paraît un peu trop parfait.
- J'ai omis une chose : Edwards a été renvoyé de son lycée à l'âge de quinze ans car on l'a surpris dans les toilettes avec sa voisine de table.
- Et alors ? - s'étonne tout naturellement Willtowner - On l'a tous fait au moins une fois dans notre vie, non ? Vous n'avez jamais été adolescent, Greg ? Si son seul tort dans la vie a été de se taper sa voisine de table dans les chiottes de son lycée, je propose qu'on le canonise tout de suite auprès de sa Sainteté le Pape. Bref. Nous en avons terminé avec cela. Préparons les grandes lignes, désormais, voulez-vous ?
Tandis qu'ils se penchaient studieusement sur les questions à poser, à l'autre bout du parking, une discrète voiture se garait à l'emplacement réservé au commandant de la base.